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La jeune fille et la guerre ∴ Sara Nović

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Ce livre ne fait partie d’aucun challenge, ni même de mon programme de lecture. Il m’intéressait vivement pour des raisons personnelles, liées à cette guerre, à la Croatie et à l’histoire d’une jeune femme qui est partie en Amérique. Elle aurait pu être écrite par une de mes plus proches amies. Aussi, il me tardait de plonger dans cette lecture et lorsque j’ai vu qu’il était disponible à la BM, je n’ai pas hésité. Malmenant une nouvelle fois mon programme de lecture, j’avais glissé un roman dans ma valise que j’ai retiré pour y mettre celui-ci à la place.

Dans ma chambre d’hôtel, j’ai commencé ma lecture et j’ai du me forcer à la reposer pour garder le dernier tiers à lire dans le train vers la Cité des Ducs. Je l’ai terminé ainsi, dévorant chaque page. Il me tardait de vous en parler.

Sara Nović a 28 ans. Née en Croatie, elle s’est installée en Amérique et enseigne à New-York. « La jeune fille et la guerre » est son premier roman.

Zagreb, 1991. Ana Jurić est une petite fille de 10 ans, insouciante qui vit avec ses parents et sa petite sœur Rahela (8 mois) dans un appartement de la (future) capitale croate. Son monde est soudainement bouleversé lorsque la guerre éclate en Yougoslavie. Si les premiers temps, la capitale est épargnée par les combats, le déclin physique de Rahela inquiète vivement ses parents. Ils réussissent à obtenir un rendez-vous auprès d’une organisation non gouvernementale américaine installée de l’autre côté de la frontière, à Ljubljana en Slovénie. Le médecin américain diagnostique une grave maladie rénale qui nécessite une importante opération. En attendant, un traitement lui est prescrit. Au douanier qui leur pose la question : « souhaitez-vous vraiment retourner en Croatie ? » le père d’Ana répond oui. Hors de question de quitter leur pays même si les premiers raids aériens survolent la capitale. A chaque raid, les sirènes se déclenchent, et Ana, toujours accompagnée de son meilleur ami, se réfugie dans les abris. Les rations de nourriture se raréfient mais Ana le vit comme un jeu d’enfant. Il faut pédaler pour éclairer l’abri anti-atomique et les enfants adorent ça. Mais peu à peu, l’atmosphère change. Les parents d’Ana chuchotent beaucoup et se disputent souvent. La raison : Rahela dépérit à vue d’œil. Elle doit absolument partir à l’étranger pour être opérée. La petite famille s’entasse dans la voiture d’un voisin, direction le sud du pays et Sarajevo en Bosnie où la mission américaine les attend.

New York, 2001. Ana est étudiante à l’université de New York, en fac littéraire. La jeune femme, perturbée, désorientée tente de mener de front sa nouvelle vie et son passé. Un passé qu’elle tait. Son petit ami ignore tout et la croit américaine. Mais des signes la trahissent, ainsi son professeur ne lui fait lire que des livres sur des rescapés de guerre. Toutes les nuits, la jeune femme fait des cauchemars. Et lorsque le médecin de l’ONU qui l’avait aidée à l’époque de la guerre lui demande de témoigner à l’ONU, elle réveille en elle ce passé si redouté. Peu à peu, sa carapace craque de tous les côtés, et la jeune femme doit affronter son passé. Ana décide alors de retourner dans son pays natal afin d’affronter les fantômes de son passé et tenter de faire la paix avec sa propre histoire et celle d’un pays entier.

Le roman alterne aller et retour entre le passé, où la fillette de dix ans vit heureuse et le présent, où Ana cache son histoire.

Que dire ? Si l’histoire me touche personnellement, me rappelant énormément celle d’une amie, l’auteur signe ici une sublime histoire de résilience. Un moment très fort de lecture pour moi. L’auteur fait preuve d’une impressionnante maîtrise et délicatesse en abordant le personnage d’Ana dont la détresse m’a énormément touchée. Mais aussi ses espoirs, sa rudesse, sa ténacité et sa résilience qui lui a permis à l’âge de dix ans d’affronter le pire.

Souvenez-vous, nous avions le nez scotché devant nos téléviseurs à suivre cette guerre si proche et pourtant si lointaine. Si les lecteurs se souviennent plus des combats en Bosnie, et du siège de Sarajevo, il ne faut pas oublier la Croatie – premier pays attaqué par la Serbie de Mladić et Milošević.  Le pays fut coupé en deux. Puis la Bosnie sombra à son tour dans la guerre. Les forces françaises de la FORPRONU arrivèrent mais ne purent empêcher le massacre de Sebrenica. En Croatie et Bosnie, des camps de prisonniers furent constitués et les hommes étaient souvent massacrés. Je me souviens d’une photo d’un de ces camps montrant des jeunes hommes, le torse nu, aussi maigres que ceux des camps de concentration.

Ce que j’ai aimé ici, c’est qu’on voit la guerre à travers les yeux d’une enfant – qui ne comprend pas les tensions entre voisins, car la Croatie, comme tous les autres pays, était un pays multiethnique, Luka son ami est Bosniaque, les couples mixtes étaient courant. C’est finalement un voisin serbe qui viendra à son secours. La guerre n’a plus aucun sens. La haine est diffuse. Son retour au pays va d’ailleurs permettre à Ana d’être confrontée à la réalité : les Croates ont massacré les Serbes de la Krahina, une région croate où ils vivaient dans la paix depuis des siècles. Et les musulmans et les Croates (catholiques) se sont d’abord affrontés (Moštar) avant de s’allier contre les Serbes (orthodoxes). Ana sait que son nom de famille, Jurić trahit ses origines. Les Croates utilisent l’alphabet latin, les Orthodoxes l’alphabet cyrillique. La Yougoslavie de Tito tombe sous les balles, avec la famille d’Ana.

La survie d’Ana ne s’arrête pas lorsqu’elle foule le sol américain, elle dure bien au-delà. La romancière livre ici un roman très fort, avec un portrait d’enfants superbes – tous confrontés à la tragédie et la résilience, que ce soit celle d’Ana ou de ses amis restés au pays.

Son roman est une vraie réussite, du début à la fin. Un tour de force qui plonge le lecteur dans la guerre mais aussi la force à affronter sa propre personne dans un miroir : comment la guerre nous façonne-t-elle ? Sara trouve du réconfort dans la littérature qu’elle étudie et les choix de lecture de son professeur. Grâce aux livres, elle peut mettre des mots sur ses traumatismes.

J’ai aimé chaque chapitre, chaque phrase et les dernières pages sont sublimes. J’ai pensé un temps qu’il s’agissait d’un roman autobiographique, tant il est saisissant de vérité, mais non – l’auteure est plus jeune mais elle s’est appuyée sur les témoignages de ses amis et de sa famille.

L’autre réussite du livre c’est le portrait de son pays, des us et coutumes que j’aime tant là-bas, des jeux au trg (square), des décorations de Noël, des chants, du changement des saisons, des vacances au bord de l’Adriatique.

J’ai découvert ce pays alors que la guerre sévissait encore ci-et-là. J’étais jeune et j’avais décidé d’accompagner mon amie, réfugiée aux États-Unis. Nous avons été accueillies par la FORPRONU à l’aéroport, puis nous avons traversé le pays, accompagnées par les militaires à certains endroits, nous avons traversé des villages détruits, des maisons défigurées par les trous de mortiers. J’ai un profond sentiment d’attache envers ce peuple et j’ai toujours eu honte de mon pays. Depuis, la Croatie est devenue un pays de tourisme, où des millions de Français passent leurs vacances chaque été. Rien de tel que l’eau turquoise, les bateaux de pêche, les sardines grillées et les tomates fraiches. Difficile de penser lorsqu’on croise le regard des habitants qu’ils ont connu la guerre, la famine, la peur, les camps. Mon amie a connu tout ça. Après avoir longtemps étudié le Russe, c’est elle qui m’a donné envie d’apprendre sa langue, encore plus jolie. Molim te.

Je vais m’empresser de lui parler de ce livre et  je vous encourage à le lire !

♥♥♥♥♥

Éditions Fayard, The Girl at war, trad. Samuel Todd, 320 pages 


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